La Douceur de Sous-Racine


Là où tout a commencé

Il existe, sous les racines d’un très vieux chêne, au bord d’une rivière, qu'aucun homme ne longe, un village minuscule.

Caché et oublié du monde, Sous Racine est le village des Murmurins.

Les Murmurins ?

Ce sont des êtres mi-elfe mi-fée. Ils sont hauts comme une pensée et légers comme un câlin.

Les Murmurins prennent soin de chaque détail du monde.

Ce sont eux qui redressent les pousses après les tempêtes.

Eux qui guident une goutte de rosée jusqu’à la racine d’une fleur.

Eux encore qui déposent un peu de couleur dans les ailes d’un papillon.

À Sous-Racine, tout fonctionne ainsi, dans un équilibre beau et coloré.

Jusqu’au jour où deux Murmurins sont revenus complètement gris de l’extérieur du village.

Ils ne parlèrent pas.

Ne racontèrent pas ce qui s’était passé.

Ils étaient simplement revenus complètement gris.

Toutes leurs couleurs s’étaient effacées.

Les anciens, inquiets, les installèrent dans l’endroit le plus calme du village.

On leur prépara du miel, des baies et de la sève qui soigne, d'ordinaire, toutes les maladies.

Mais rien ne changea.

Les Murmurins restèrent silencieux, sans aucune couleur.

Sans aucune vie.

Alors le quotidien reprit tout doucement son cours.

D’abord un sourire innocent.

Puis des éclats de rire.

Et c’est là que la magie a opéré.

Une couleur à la fois, les Murmurins ont repris vie.

Au début, c’était discret, presque invisible.

Une paillette sur les ailes, un fil doré dans les cheveux.

Personne ne vit le changement.

Mais à force de joie et de bonheur,

De jeux, de danse et d’histoires,

Les couleurs sont revenues chez les Murmurins.

Quand ils furent totalement revenus à eux, les anciens se réunirent en conseil.

Ils parlèrent longtemps.

Très longtemps.

Et quand enfin, ils sortirent, ils avaient l’air sérieux et grave.

Ils expliquèrent que dehors n’était plus un endroit sûr pour un murmurin.

Une ombre grise y aspire les couleurs.

Et elle grandit à mesure que les histoires disparaissent.

Ils interdirent à tous les Murmurins de sortir du village.

Et tous furent soulagés.

Tous sauf Siléa.

Siléa, lui, rêve de voir au-delà des frontières du village depuis qu’il sait voler.

Depuis la fin du conseil, il pense.

Et repense.

Qui va sauver les histoires qui disparaissent ?

Un jour, il surprit les anciens en train de parler d'un nom qu'il ne connaissait pas encore : Lumi.

Une libellule brillante comme le soleil, une exploratrice qui connaît chaque sentier, chaque rivière, chaque recoin de forêt.

Alors, Siléa n’hésita plus.

Un matin, avant que le village ne s’éveille, il franchit le seuil du village.

Il partait retrouver Lumi.

Et ensemble, ils iraient chercher les histoires oubliées.


La tortue à la carapace multicolore

A peine Siléa avait-il franchi, le rideau de lierre qui protège Sous-Racine du monde extérieur, qu’il comprit ce qui inquiétait autant les anciens.

De l’autre côté, tout était plus terne. On aurait dit que les couleurs avaient été gommées. Encore là… mais sans aucune étincelle.

Siléa eut un frisson d’appréhension.

Et s’il ne réussissait pas à retrouver les histoires ?

Pire ! Et s’il ne trouvait pas Lumi ?

Avant son départ, certains lui avaient chuchoté quelques pistes :

« Avant, Lumi vivait au bord d’un lac aussi bleu que le ciel »

« Tout le monde la connaît. »

« Demande aux premiers habitants que tu croiseras dehors, ils sauront te guider »

Siléa n’avait ni carte, ni plan.

Juste ce désir de ne pas laisser les couleurs disparaître.

Un vent joueur, comme né de rien, tourbillonna autour de lui.

Il le fit danser, glisser, tournoyer…

Et pouf !

Siléa atterrit doucement sur ce qu’il pensait être un rocher.

A la surface aux mille couleurs : turquoise, ambre, vert mousse,...

Puis, le « rocher » remua.

— Aïe ! grogna une voix étouffée.

Siléa recula d’un bond.

— Oh ! Pardon ! Je… je ne savais pas que tu étais… toi !

C’était une tortue.

Une tortue à la carapace plus colorée que l’arc-en-ciel : bleue, rouge, dorée,...

— Tu es magnifique, lui dit Siléa.

La tortue rentra la tête.

— Pas si fort… Je préfère qu’on ne me voie pas.

— Pourquoi ?

Un silence.

Puis, d’une toute petite voix, presque inaudible :

— Parce que je suis différent. Tu as déjà vu une tortue comme moi ? Trop colorée. Trop… moi. Alors, souvent, on se moque.

— Tu sais... On est tous uniques... Je suis Siléa. Tu as déjà vu un murmurin ? répondit malicieusement le petit elfe.

— Moi c’est Pilou, répondit la tortue dans un sourire.

Siléa reprit en montrant du doigt les arbres qui les entouraient

– Je suis à la recherche des histoires oubliées, celles qui peuvent redonner des couleurs au monde.

Siléa réfléchit un moment, puis lui demanda :

— Viens avec moi ! Il faut d’abord chercher Lumi.

Les anciens de mon village murmurent qu’elle peut aider.

Et toi, avec tes couleurs, tu es exactement ce qu’il faut pour repeindre la vie.

Pilou hésita.

Un long moment.

Puis finalement, il hocha la tête.

Alors, ils partirent côte à côte :

L’un sautillant, l’autre prudent, mais déterminé.

La carapace de Pilou scintillant au soleil.

Une abeille s’approcha, intriguée.

— On dirait une fleur ! dit-elle.

Un papillon fit un détour.

— Même moi, je n’ai pas de si jolies couleurs…

Une libellule ralentit son vol.

— Ce bleu… il me rappelle la rivière où je suis née.

Pilou sourit.

Vraiment.

Pour la première fois.

— Où allez-vous comme ça ? demanda l’abeille.

— On cherche Lumi, une libellule aux couleurs du soleil, répondit Siléa.

L’abeille sourit.

— Elle habite toujours au bord du lac, plus loin sur le chemin. Il vous suffit de continuer à marcher.

Siléa hocha la tête et nos deux amis reprirent la route.


Joyeuse libellule en approche

Après une petite marche, Siléa et Pilou arrivèrent aux abords d’une rivière.

Elle chantait doucement, entre les pierres rondes et les herbes hautes.

Des éclats bleus et verts voltigeaient dans l’air…

Des libellules, par dizaines.

Mais aucune ne ressemblait à la joyeuse Lumi qu’on leur avait décrite.

Siléa avançait prudemment, les yeux levés.

— Tu crois qu’on la reconnaîtra ? demanda Pilou.

— Elle est vive comme le vent. Étincelante comme le soleil. Belle comme une fleur. Joyeuse comme un enfant… murmura Siléa en se rappelant les mots de leurs amis.

— Donc… très visible ? ajouta Pilou en clignant des yeux.

Soudain, un éclat lumineux fendit l’air.

Une traînée dorée, une pirouette, un demi-looping… et paf !

Une libellule multicolore atterrit à toute vitesse devant eux, en plein vol stationnaire.

— TADAAAAM ! lança-t-elle en tournoyant sur elle-même.

C’est bien vous, hein ? Le murmurin et la tortue ? Ceux qui cherchent les histoires oubliées ?

Siléa cligna des yeux.

Pilou recula d’un pas.

— Comment tu sais ? demanda-t-il, intrigué.

Elle éclata de rire, vif et cristallin.

— Les infos vont plus vite qu’un murmurin quand on est une libellule, voyons ! Surtout quand on a autant d’amis que moi.

Elle fit une vrille joyeuse.

— On me murmure plein de choses !

Elle les observa avec attention.

— Je vous attendais. Vous êtes pile à l’heure.

— À l’heure ? s’étonna Siléa.

— Oui, parce que j’ai une idée.

Je pense savoir où vous devez commencer.

Elle se posa délicatement sur un roseau, les ailes frémissantes.

— On va au Vieux Saule Pleureur, celui qu'on appelle l'Arbre des Secrets.

C'est là que s'arrêtent tous ceux qui n'ont nulle part où aller.

Les voyageurs fatigués, les insectes poètes, ceux qui ont une chanson coincée dans la gorge mais personne pour l'écouter.

C'est le seul endroit où l'Ombre Grise n'ose pas trop s'approcher... parce qu'il y a trop de bruit !

Pilou ouvrit de grands yeux.

— L’ombre grise ?

— Une ombre qui aspire les couleurs… Elle ne vient pas jusqu’ici tout au fond de la forêt. Et toi, tu ne risques rien avec toutes tes couleurs, elle n’osera pas t’approcher, répondit Lumi.

— On raconte que les histoires oubliées peuvent la faire disparaître et redonner des couleurs. Je suis à leur recherche. Tu viens avec nous ? Lui demanda Siléa.

Lumi battit des ailes plus vite, contente de remettre de l’aventure dans sa vie.

Pilou hésita… une petite seconde seulement.

— Oui, on t’accompagne. Direction l’Arbre des Secrets.

Siléa sourit.

— Alors… en route !

Et un vent, complice, s’engouffra dans les feuillages pour ouvrir la voie.